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Comment nous avons repensé le digital d’une maison joaillière

Making-of d’un projet Yvorine : du brief au déploiement, les choix créatifs et les arbitrages.

On nous a souvent demandé : « Comment travaille Yvorine, concrètement ? »

Plutôt que de répondre par une liste de services, nous avons choisi de raconter un projet de l’intérieur. Ce qui suit est le récit fidèle d’une collaboration récente avec une maison de haute joaillerie parisienne, dont le nom restera confidentiel, comme le veut notre éthique, pour repenser l’ensemble de sa présence digitale. Du premier rendez-vous au déploiement final, voici comment nous travaillons. Et surtout, pourquoi nous travaillons ainsi.

Le brief : entre ambition et contradiction

La maison est venue nous trouver avec un constat simple mais douloureux : son site web, pourtant refondu deux ans auparavant par une agence digitale réputée, ne « rendait pas justice aux pièces ». Les photographies étaient belles. L’interface était fonctionnelle. Mais quelque chose manquait. Le site ressemblait à un catalogue en ligne plutôt qu’à une maison de joaillerie. Il montrait les produits sans transmettre l’émotion.

Le brief initial demandait une « refonte visuelle ». Après trois heures de conversation avec la directrice artistique et le directeur général de la maison, nous avons compris que le problème était plus profond. Ce n’était pas le site qui posait problème. C’était la manière dont la maison pensait sa présence digitale. Elle concevait le web comme un canal de distribution, alors qu’il devait être un espace d’expérience.

Nous ne refaisons pas des sites web. Nous traduisons des univers dans un langage digital. La nuance est fondamentale.

Phase 1 : l'immersion

Durée : 3 semaines

Avant de toucher au moindre pixel, nous avons passé trois semaines à comprendre la maison. Pas à travers des documents de brief ou des présentations PowerPoint, mais par l’immersion directe. Nous avons visité l’atelier, observé les artisans au travail. Nous avons assisté à des rendezvous clients en boutique. Nous avons étudié les archives — catalogues des années 1960, correspondances du fondateur, photographies de vitrines historiques.

Cette phase d’immersion est non négociable dans notre processus. Elle est aussi la plus incomprise par les clients qui attendent des livrables rapides. Mais c’est elle qui fait toute la différence. Car le digital, dans le luxe, n’est pas une question de technologie. C’est une question de vérité. Si vous ne comprenez pas profondément ce qui rend une maison unique, vous ne pourrez jamais le traduire sur un écran.

De cette immersion, nous avons extrait ce que nous appelons le « territoire sensible » de la maison : les mots récurrents dans le discours des artisans, les gestes qui définissent le savoir-faire, les couleurs dominantes de l’atelier, le son même de l’environnement, le cliquetis des outils, le silence concentré des sertisseurs. Tout cela a nourri la direction créative.

Phase 2 : la direction artistique

Durée : 4 semaines

Nous avons produit trois directions créatives complètes, chacune accompagnée d’un moodboard, d’une palette chromatique, d’une typographie, d’un prototype de page d’accueil et d’une note d’intention de deux pages expliquant les choix.

Le premier arbitrage majeur a concerné la couleur de fond. Le site existant utilisait un blanc pur, choix par défaut de la plupart des sites de luxe. Nous avons proposé un fond légèrement teinté, entre le grège et l’ivoire, inspiré de la couleur du papier de soie utilisé en boutique pour envelopper les écrins. Ce détail, en apparence mineur, a transformé toute la perception : les bijoux n’étaient plus « posés sur un écran » mais « déposés dans un écrin ».

Le deuxième arbitrage a porté sur la typographie. La maison utilisait un caractère sans-serif moderne, propre mais générique. Nous avons proposé un empattement classique, un Garamond retravaillé, pour les titres, associé à un sans-serif fin pour le corps de texte. Ce contraste disait quelque chose d’essentiel sur la maison : l’ancrage dans la tradition, la lisibilité dans la modernité.

Le troisième arbitrage, le plus significatif, concernait la navigation. Le site existant fonctionnait par catégories produits : bagues, colliers, bracelets, montres. Nous avons proposé une navigation par univers : les collections, l’atelier, les pierres, les commandes spéciales, la maison. Ce n’est pas un détail d’ergonomie. C’est un changement de paradigme. Le client ne vient plus « acheter un collier ». Il entre dans un monde.

Phase 3 : la production

Durée : 8 semaines

Développement du site, production des contenus photographiques et rédactionnels, intégration du système de rendez-vous en boutique et du module de commandes spéciales.

Nous avons pris une décision qui a surpris le client : recommander un nouveau shooting intégral de toutes les pièces. Les photographies existantes étaient techniquement excellentes, mais elles avaient été pensées pour un catalogue, pas pour une expérience digitale. La différence est subtile mais déterminante. Une photo de catalogue montre un bijou. Une photo d’expérience fait ressentir ce que c’est de le porter.

Nous avons travaillé avec un photographe spécialisé dans la joaillerie, en lui demandant de s’éloigner des conventions du genre. Plutôt que des plans serrés sur fond neutre, nous avons privilégié des mises en situation intimistes : une bague posée sur une main qui tourne les pages d’un livre. Un collier saisi dans la lumière d’une fin d’après-midi. Des images qui racontent une vie, pas seulement un objet.
Pour la rédaction, nous avons abandonné le ton descriptif habituel « or blanc 18 carats, serti de 47 diamants ronds » au profit d’un registre littéraire. Chaque collection a reçu un texte d’introduction qui évoquait son inspiration, son histoire, son émotion. Les fiches techniques restaient disponibles, mais en second plan. L’émotion d’abord. L’information ensuite.

Le résultat et ce qu'il nous a appris

Six mois après le lancement, les indicateurs parlaient d’eux-mêmes. Le temps moyen passé sur le site avait triplé. Les demandes de rendez-vous en boutique avaient augmenté de 40 %. Et surtout, le chiffre qui nous a le plus marqués, les clients en boutique mentionnaient spontanément le site dans leurs conversations avec les conseillers de vente. « J’ai vu sur votre site… », « L’histoire de cette collection m’a touchée… ». Le digital n’était plus un canal parallèle. Il faisait partie de l’expérience de la maison.

Ce projet nous a confortés dans une conviction qui guide tout notre travail : dans le luxe, le digital n’est pas un problème technique. C’est un problème de traduction. Il s’agit de prendre un univers qui existe dans le toucher, dans l’odeur, dans la lumière d’une boutique, et de trouver les moyens de le faire vivre sur un écran de six pouces.

C’est un défi immense. C’est aussi le plus beau défi créatif de notre époque

Cet article inaugure la rubrique Atelier du Magazine Yvorine — un espace de making of, de coulisses créatives et de partage sur les process de la maison Yvorine.